
Vingt ans de toiles, une aliyah portée par l'amour d'Israël, une peinture vécue comme une vocation. David Brakha bouscule le mythe de l'artiste et rappelle, à sa manière, qu'il ne faut jamais attendre d'être prêt pour se lancer.
David Braka a grandi à Nice et vit en Israël depuis dix ans. Peintre depuis vingt ans, il y est aujourd'hui pleinement investi. Entre une aliyah faite seul, le passage par la yeshiva puis par l'armée, et un 7 octobre qui l'a rappelé sous les drapeaux, son parcours irrigue directement sa peinture. Une rencontre authentique et inspirante, fidèle à l'esprit de Netiv.
L'INTERVIEW COMPLÈTE DE DAVID :

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Un idéal plus fort que tout
Faire son aliyah seul, sans famille, et se consacrer pleinement à son art, sans aucun filet de sécurité : on imagine le vertige. David, lui, n'en parle pas en ces termes. « J'ai été vraiment animé par cet idéal de la terre d'Israël, de vivre chez moi, sur ma terre. » Ce sens-là, dit-il, l'a rempli au point de ne presque jamais ressentir l'absence des siens, dix années durant.
Quant à construire sans filet, sa réponse tient en une intuition simple : il faut prier, croire que les choses se font d'en haut — et agir. « La terre d'Israël, c'est une terre qui, quand on y vit, pousse à agir énormément. » Être porté par un idéal, et avancer sans trop se poser de questions : c'est ainsi, assure-t-il, que les choses finissent par se mettre en place.
« Il ne faut pas attendre d'être parfait »
De cette culture de l'action, il a tiré un principe qui le dépasse lui-même. Perfectionniste dans l'âme, il a longtemps cru qu'il fallait attendre l'œuvre irréprochable ; il a appris l'inverse. « Il ne faut pas attendre d'être parfait pour se lancer. » Agir même imparfaitement, rectifier ensuite, avancer. Et il retourne le compliment à son hôte : Israël, justement, est ce pays où l'on se sent autorisé à se tromper, à condition de faire. « C'est comme ça qu'on arrive à des grandes choses. »
Reste un préalable, qu'il ne minimise pas : la tranquillité intérieure. L'art, explique-t-il, dévoile une intériorité — on y livre une part de soi. Que la sérénité vienne à manquer, et des obstacles se dressent entre l'artiste et sa toile ; la productivité s'en ressent, l'œuvre aussi. Nul besoin d'être parfait pour commencer, donc, mais la paix de l'esprit n'est pas un luxe.
Il ne faut pas attendre d'être parfait pour se lancer.
Le mythe de l'artiste maudit
Sur le métier d'artiste, David voit surtout des légendes tenaces. Celle de l'artiste maudit, d'abord — l'idée qu'un peintre ne gagnerait sa vie qu'une fois mort, à la manière d'un Van Gogh. Or Van Gogh, rappelle-t-il, n'est qu'un cas parmi d'autres : Picasso, Chagall, Matisse furent reconnus et fortunés de leur vivant.
L'autre mythe, plus insidieux, oppose deux destins sans nuance : ou l'on est un artiste pleinement consacré, ou l'on ne vit pas de son art. On oublie tout ce qui se joue entre les deux. « On peut commencer par gagner un premier revenu, puis vivre comme un médecin, puis mieux qu'un médecin et qu'un avocat… » À celui qui débute, son conseil est de raisonner par paliers : viser d'abord un complément, puis gravir l'échelle, marche après marche.
On nous vend qu'on sera multimillionnaire ou qu'on ne vivra pas de son art. En réalité, il y a toujours un entre-deux dont personne ne parle.
Ce que la vie dépose dans l'œuvre
Dans une œuvre, soutient-il, on voit celui qui l'a faite : une âme s'y inscrit, une profondeur s'y donne. La sienne se nourrit d'un héritage et d'une histoire. Le talent, d'abord, transmis par son père. Les vingt années de pratique, ensuite, et cette exigence technique qu'il place au-dessus de tout et qu'il juge trop souvent négligée. Puis l'aliyah en solitaire et l'armée, le fait d'avoir « fait corps » avec la terre d'Israël — une expérience qui l'a forgé de l'intérieur, et qu'il vient aujourd'hui déposer sur la toile.
C'est tout le sens de la collection à laquelle il travaille, une série de paysages photographiés à l'époque où il servait sous l'uniforme. Le 7 octobre et les semaines de miluim qui ont suivi, le combat, ont laissé eux aussi leur empreinte. Autant de matière qui, mêlée, donne à son travail ce qu'il espère être une vraie profondeur.
Entre exigence et nécessité d'avancer
La tension est permanente, il le reconnaît, entre son perfectionnisme et l'obligation d'avancer — et il penche volontiers du côté du premier. C'est affaire d'équilibre, qui se gagne avec l'expérience. À ses clients, plutôt qu'une date ferme, il annonce une fourchette : deux semaines, un mois, un mois et demi au minimum. Ce qui compte, à ses yeux, c'est d'être fier de ce qu'il livre, non de tenir un délai au jour près.
Car chaque œuvre est unique, et porte son histoire. « Ce n'est pas du storytelling, je le vis vraiment. » Il entretient avec chacune une relation singulière, qui réclame plus ou moins de temps : « C'est comme un enfant, tu dois t'en occuper plus ou moins, parfois. » Et il sait, de l'intérieur, le moment où la toile est mûre, prête à être livrée.
Chaque œuvre a son histoire. C'est comme un enfant : tu dois t'en occuper plus ou moins, parfois.
S'imprégner d'un visage
Reste à saisir l'autre. Pour une commande de portrait, David demande plusieurs photographies, sous différents angles, afin d'approcher la personnalité autant que les traits. Il y voit une forme de rencontre, même à partir d'une image : à mesure qu'il avance, il s'imprègne de la personne, comme on apprend peu à peu à connaître quelqu'un. Souvent, il revient sur des parties déjà travaillées pour creuser davantage — parce qu'entre-temps, dit-il joliment, « tu as grandi dans le tableau ».
Le travail prend une autre densité encore avec son projet sur les soldats tombés au combat, qu'il poursuit toujours. Là, l'imprégnation passe par la recherche, et parfois par les mots des familles et des proches venus lui raconter celui qu'il s'apprête à dessiner.
Garder la flamme
On lui a répété qu'on ne vivait pas de son art, qu'il n'y arriverait pas. Pour lui, cela n'a jamais fait question : la peinture est sa mission de vie, et cette certitude suffit à tenir la flamme allumée, même dans les périodes sombres. Son moteur, il le formule sans détour : ne pas vouloir, au terme de son existence, se retrouver à se dire qu'il n'a pas essayé.
C'est aussi le seul conseil qu'il consent à livrer. Identifier sa mission. Se demander ce que, sur son lit de mort, on regretterait de ne pas avoir tenté. « Si tu trouves cette chose-là, celle dont l'absence te rendrait fou, alors tu garderas toujours cette flamme — et tu seras fier, au moins, d'avoir essayé. »
